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Evénement
mardi 11 juin 2019 - 15:00

Passerelle N°65 - La perle du sud

Peu connue, sauf pour les amateurs de l’histoire de la conquête des pôles, de navigateurs aimant les mers rageuses et d’une poignée d’alpinistes à la recherche des quelques dernières premières de la planète, cette île, également nommée La Perle du Sud, se situe en Antarctique entre le 50° et le 60° parallèle à l’est de la péninsule éponyme. Latitudes sous lesquelles se trouve le célèbre Cap Horn plus à l’Ouest. Les navigateurs parlent ici des 50 ièmes hurlants. Etendue sur 170 km de long et 30 de large, on dit d’elle qu’elle est la proie des tempêtes, accidentée et battue par les vents et redoutable et c’est bien vrai. Elle compte au maximum 26 habitants, pour la plupart scientifiques et tous regroupés dans la baie accueillant la « capitale » Grytviken. Elle fût en mai 1916 le couronnement d’une épopée héroïque de 18 mois de l’équipage de l’Endurance, voilier battant pavillon Britannique, et en particulier de son chef d’expédition, l’explorateur d’origine irlandaise Sir Ernest Shackleton.
 
Elle fût également le théâtre moins glorieux du massacre des baleines, des phoques et des éléphants de mer jusque dans les années 60. Les épaves de baleiniers aux canons-harpons de proue encore menaçants, les vestiges de fours de fonte de graisse, de cuves immenses de stockage, de treuils et autres installations barbares gisent là dans quelques baies, dévorés par la rouille.
 
Partis pour faire du ski de randonnée sur cette île perdue et déserte à la réputation d’inclémence, nous avons embarqué sur un voilier de 21 mètres à Port Stanley aux Malouines, appelées Îles Falklands depuis les 74 jours de guerre de 1982 entre les Anglais de Margareth Tchatcher et l’Argentine. Notre groupe était constitué de 7 montagnards avertis à la recherche d’inconnu, d’évasion et de vertige, 2 guides de haute montagne et 3 membres d’équipage.
 

Nous avons vécu notre première vraie aventure sur la Mer ! Cinq jours de navigation, autant pour le retour, le tout à la voile dans une mer démontée 24h sur 24. Harnachés à des baudriers et longes sur le pont, lorsque nous assumions par équipe de 2 nos quarts de 2 heures toutes les 6 heures avec 1 des membres d’équipage, sanglés dans nos bannettes pour les temps de repos. Le bateau enfournait régulièrement, les vagues d’une mer croisée passaient par-dessus bord nous rinçant au passage après nous avoir plaqué face contre pont. Un guide s’y brisa cinq côtes ! Nous avons connu la neige en pleine traversée et des sensations exceptionnelles sous l’observation curieuse des plus grands oiseaux planeurs. Ils nous assuraient de leurs spectacles, se jouant de toutes ces conditions pour parcourir l’Océan sans jamais donner un coup d’aile, en effleurant les montagnes d’eau du bout de leurs rémiges. Extase aussi devant ces familles d’orques qui accompagnent le bateau, un tantinet intéressés par l’encas que nous pouvions représenter, ou encore ces visites de baleines franches quasiment bord à bord aux dimensions et comportements envoûtants at aux souffles touchant l’émotion.
 

A destination, nous avons découvert ce que toutes nos lectures, nos rêves, ne nous avaient pas permis d’imaginer.
Un univers glaciaire, n’échappant pas malheureusement au réchauffement climatique. Un univers de montagne, débutant systématiquement par un débarquement sur des plages encombrées de centaines d’animaux, léopards des mers discrètement installés sur les growlers, éléphants de mer avachis sur le sable avec mâle dominant aux trois tonnes, femelles suitées de leurs bébés, manchots de toutes les espèces dont les empereurs et leurs centaines de juvéniles revêtus de leur duvet marron, otaries à fourrure défendant leur territoire comme des chiens de garde, phoques de Weddell plus rarement, le tout dans une véritable cacophonie ne s’arrêtant jamais. Tel était notre comité d’accueil chaque fois que nous nous invitions à terre pour démarrer nos randonnées à ski.
 
Le point culminant est le Mont PAGET à 2 934 mètres d’altitudes, inaccessible techniquement pour nous randonneurs et jamais atteint que 4 fois par des équipes venues dans cette seule intention. L’île ne compte qu’une dizaine de sommet au-dessus de 2 000m. Mais ici l’altitude n’est pas la composante essentielle de l’émerveillement. Nous avons déambulé sur nos skis dans des paysages grandioses, sur les glaciers entre séracs et crevasses s’étendant à perte de vue, dans des environnements que malheureusement nous ne pouvons plus rencontrer sous nos latitudes. La neige n’y est pas d’une exceptionnelle qualité, très impactée par les influences maritimes et les vents violents, mais d’une unique pureté. Le sentiment profond et exceptionnel fût à chaque pas, de parcourir un domaine rare, exceptionnellement emprunté, capricieux. Les conditions météorologiques ont souvent détruit tous les tracés patiemment concoctés en concertation avec nos deux guides sur des cartes très approximatives, confortablement installés dans le carré du voilier enfin ancré et presque abrité. Sur le terrain nous avons eu de tout. Des immensités froides et étincelantes sous un soleil bas. Des crêtes aux corniches terriblement surplombantes à cause du vent et comme on en voit que dans ces contrées. Des sommets sur lesquels nous posions pour la photo souvenir, souvent en effectif réduit, sous des vents dépassant régulièrement les 80 km/h. En points de mire permanents, quelque-soit la direction vers laquelle nous portions le regard, des fjords, des baies plus ou moins prises par les glaces, des tons de gris et de bleus particuliers offrant des contrastes uniques et magnifiant l’environnement.
 

Un lieu de virginité, sauvage et magnifique ! De beaux couloirs à dévaler sur les planches, entre 40 et 45° pour les plus exposés, mais toujours sur des neiges rapportées imposant l’extrême prudence et de la retenue. Car, la grande spécificité de cette destination est qu’il ne peut y avoir aucun secours. En cas d’accident, il faut reprendre la mer et rallier les Malouines pour une prise en charge, ce qui interdit toute forme d’urgence. Un pic particulier ressemblant à notre Pic du Midi d’Ossau, skié sur le dôme sommital, gravi dans un premier temps les skis sur le sac, crampons aux pieds, piolets à la main, baudriers et cordes à la ceinture. Et toujours un final d’une exquise sensation, l’arrivée sur les plages avec quelques virages souples et silencieux traduisant la poésie de l’instant. C’est dans ce contexte complexe et exceptionnel qui a duré cinq semaines, que ce voyage a été réalisé et qu’il a pris toutes les dimensions d’une expédition.
 
Jean-Cazaban, Expert-Comptable